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Viande de brousse, sécurité alimentaire et crise écologique en Afrique centrale

La viande de brousse est une ressource de première importante pour les populations rurales du bassin du Congo. Elle peut représenter, soit une source régulière de protéines ou de revenus, soit un filet de sécurité lorsqu’elles traversent des périodes difficiles. Cependant, de nombreuses évaluations mettent en question la durabilité à long et moyen terme de la chasse dans les forêts de l’Afrique centrale et alertent des impacts écologiques qui y sont associés.

Qu’est-ce que la viande de brousse ? 

Selon la définition donnée par le Secrétariat de la Convention sur la biodiversité biologique, il s’agit de “tout mammifère terrestre, oiseau, reptile ou amphibien non domestiqué chassé aux fins d’alimentation ou commerciales”.

En effet, l’utilisation de la viande de brousse est particulièrement importante en ce qui a trait à la subsistance des peuples des forêts tropicales et joue plusieurs rôles. Non seulement elle constitue une source de protéines essentielle pour de nombreux individus qui n’ont pas d’accès à d’autres formes d’approvisionnement en viande, mais elle est une composante essentielle des moyens de subsistance dans les zones rurales.

Cependant, de nombreuses évaluations de la pérennité de la faune des forêts tropicales de cette région ont mis l’accent sur la non-durabilité croissante de la chasse et les impacts écologiques qui y sont associés. Bien que la chasse soit pratiquée dans les forêts d’Afrique centrale depuis des millénaires, il existe plusieurs raisons qui mènent à penser qu’elle ne constitue plus, aujourd’hui, une activité durable en tout lieu et pour toutes les espèces. Les raisons :

  1. La demande croissante d’une population humaine en augmentation et le manque de sources de protéines alternatives acceptables.
  2. Des méthodes de chasse et de commerce de plus en plus performantes, grâce à un meilleur accès aux zones peuplées par la faune et aux marchés, ainsi que des équipements de chasse plus efficaces.
  3. Un approvisionnement croissant par les chasseurs, à cause de la pauvreté dans les zones rurales et d’un manque de moyens de subsistance alternatifs dans ces régions.

S’ajoutent à ces facteurs les conflits et l’insécurité au sein de la population civile, la mauvaise gouvernance, le manque de respect de l’ordre public ainsi qu'une application inadéquate des lois

Valeurs nutritionnelles et économiques de la viande de brousse

La viande de brousse est la principale source de protéines animales disponible dans de nombreuses zones rurales d’Afrique centrale (bien que le poisson le soit aussi généralement), entre autres choses parce qu’elle est moins chère que la plupart des viandes provenant d’animaux domestiques. D’ailleurs, même là où elle est plus chère que d’autres produits de substitution, elle constitue essentiellement une source de protéines « gratuite » car l’animal peut être capturé plutôt qu’acheté. À ce titre, elle joue un rôle essentiel dans le régime alimentaire de la population en apportant aux individus un grand nombre de calories, ainsi que des protéines essentielles et de la graisse. 

De plus, dans les zones où la viande de brousse est utilisée pour satisfaire les besoins de subsistance de base, de nombreuses familles ont également recours à la chasse pour répondre à leur besoin d’argent à court terme. D’ailleurs, pour les chasseurs, la distinction entre chasse de subsistance et chasse commerciale est souvent floue, étant donné que la viande de brousse contribue à la fois au régime alimentaire et aux revenus.

Il est important de comprendre dans quelle mesure les populations rurales dépendent de la viande de brousse et, par conséquent, à quel point celles-ci souffriraient si cette ressource venait à s’épuiser. Un grand nombre de personnes dépendent des ressources fauniques, qui représentent un appoint lorsqu’elles traversent des périodes difficiles (chômage, maladie d’un parent, perte de récolte…) ou qui leur permettent d’obtenir des revenus supplémentaires pour des besoins spéciaux (fêtes, frais de scolarité, funérailles…).

L’épuisement des ressources fauniques est ainsi intimement lié au problème de la sécurité alimentaire et des moyens de subsistance de nombreux habitants du bassin du Congo, étant donné que nombre d’entre ceux qui vivent dans les forêts ou dépendent de celles-ci ont peu de sources de protéines et de revenus de substitution à leur portée. Ces populations dépendantes seraient sérieusement affectées si les ressources fauniques venaient à s’épuiser, mais elles souffriraient également en cas d’interdiction totale de la chasse et de son commerce si des solutions de rechange ne sont pas proposées.

Les impacts écologiques à long terme de la chasse

Des preuves sérieuses démontrent que l’intensité de la chasse constitue une menace réelle pour un grand nombre d’espèces animales vivant dans les forêts d’Afrique centrale. Au niveau local, la disparition d’espèces chassées est fréquente et réduit la résilience de la forêt dans son ensemble en perturbant ses processus écologiques et évolutifs.

L’impact sur les populations fauniques

Des données récoltées dans diverses régions d’Afrique signalent d’importantes diminutions des densités de mammifères dans les sites où la chasse est pratiquée, mais aussi dans des zones où elle ne l’est pas. Les comptes rendus historiques révèlent que plusieurs espèces ont disparu ou ont quitté une région, du moins en partie, à la suite d’une chasse non réglementée accompagnée d’un changement dans l’habitat.

Étant donné que la pression de la chasse s’intensifie, de nombreuses espèces pourraient voir leur nombre diminuer dramatiquement. Cela dit, les espèces sont touchées à des degrés divers par la pression de la chasse, et, tandis que certaines d’entre elles apparaissent comme très vulnérables, d’autres ne semblent relativement pas affectées. Parmi les espèces les plus faibles face à la pression de chasse se trouvent celles de plus grande taille, à la longévité la plus grande et dont les taux d’accroissement de la population intrinsèques sont faibles, tels les grands primates, les grands carnivores, les éléphants et certaines antilopes. De l’autre côté, les espèces les plus résilientes à la chasse sont celles dont les taux d’accroissement de population intrinsèques sont élevés, comme les rongeurs et les céphalophes de petite et moyenne taille.

L’impact sur les écosystèmes

La plupart des processus écosystémiques reposent sur les activités combinées de plusieurs espèces. La régénération des végétaux (perte des pollinisateurs, des animaux qui disséminent les graines et des prédateurs de graines), les réseaux trophiques (perte des principaux prédateurs ou de leur proie) et la diversité des plantes (changements dans les habitudes herbivores, augmentation des parasites) ne sont que quelques-uns de ces processus qui dépendent de la présence de la faune. Ainsi, des activités telles que la chasse risquent d’avoir des conséquences non seulement sur l’espèce visée, mais aussi sur l’ensemble de l’écosystème.
La gestion de la crise de la viande de brousse

Malgré l’attention internationale croissante accordée au problème de la viande de brousse, les informations disponibles sur son exploitation et son commerce sont toujours incomplètes et la  compréhension des interactions complexes entre ses aspects écologiques, socio-économiques et culturels reste limitée. En conséquence, les gouvernements et les autres intervenants ne disposent pas d’informations objectives au niveau national et régional pour supporter leurs décisions de gestion. 

Cela dit, un certain nombre d’accords-cadres et de forums politiques internationaux et régionaux appellent maintenant à passer à l’action. Depuis la 11e Conférence des Parties organisée par la Convention sur le Commerce International des Espèces Menacées d’Extinction (CITES) en 2000, plusieurs pays d’Afrique centrale se sont compromis à réaliser un suivi de la filière. Depuis, de nombreux acteurs régionaux, nationaux et internationaux se sont investis dans l’effort de trouver des solutions politique, écologique et socio-économiquement viables à la problématique de la viande de brousse. Parmi ceux-ci, la FAO,  la Convention sur la Biodiversité Biologique (CDB) et, depuis 2008, l’Observatoire des Forêts d’Afrique centrale (OFAC), qui, avec le soutien de TRAFFIC, travaille à la  mise en œuvre d’un système de suivi de la filière « Viande de brousse » en Afrique centrale.

Informations extraites de :

Van Vliet, N. ; Nasi, R. ; Abernethy, K. ; Fargeot, C. ; Kümpel, N. ; Ndong Obiang, A. ; Ringuet, S. : « Le rôle de la faune dans le cadre de la sécurité alimentaire en Afrique centrale : une menace pour la biodiversité ? » dans Les forêts du bassin du Congo. L’Etat des forêts 2010, OFAC, 2010.

Van Vliet, N. : Alternatives de moyens de subsistance pour l’utilisation non durable de la viande de brousse, Secrétariat de la Convention sur la biodiversité biologique, Cahier technique CDB nº 60, 2011.

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Auteurs : Nathalie VAN VLIET, Robert NASI, Katharine ABERNETHY, Christian FARGEOT, Noëlle F. KÜMPEL, Anne-Marie NDONG OBIANG, Stéphane RINGUET
Observatoire des forêts d’Afrique centrale.

Les forêts du Bassin du Congo - état des forêts 2010.

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